Contes armoricainsBretagne · Île de Sein · 5 min 56

Le Bag Noz — la légende du bateau de nuit qui emporte les âmes des noyés bretons

Un trois-mâts à la voilure déchirée, un équipage qui appelle au secours, et un homme de barre qui fut vivant l'an dernier.

Illustration de l'épisode Le Bag Noz, le bateau de nuit, série Contes armoricains

En bref

Le Bag Noz, « bateau de nuit » en breton, est le navire des morts du folklore maritime breton. Il assure en mer la fonction que la charrette de l'Ankou assure sur terre : recueillir les âmes des trépassés, en particulier celles des noyés et des marins privés de sépulture. Son homme de barre est, selon les traditions locales, le dernier noyé de l'année à l'île de Sein, ou le premier mort de l'année à Audierne. Son apparition annonce un sinistre.

Écouter l'épisode

2 — Le Bag Noz, le bateau de nuit (Contes armoricains)

Contes armoricains · Saison 6, épisode 2 · 5 min 56

« En Bretagne, l'âme ne se trouve pas que dans la terre, elle se trouve aussi dans la mer. »

Ou écouter directement sur Spotify, ou sur les autres plateformes en bas de page.

La légende de Le Bag Noz, le bateau de nuit

Deux véhicules pour un seul passeur

En Bretagne, l'Ankou n'est pas la Mort mais son ouvrier — an oberour ar marv. Sur terre, il conduit karr an Ankou, la charrette, tirée par une haridelle cadavérique dont les essieux grincent dans les chemins creux : wig ha wag, wig ha wag. Mais l'Armorique est une presqu'île, et la moitié de ses morts meurent en mer. Il fallait donc un second attelage.

Le navire

Anatole Le Braz le décrit non comme une barque mais comme un vaste navire, un trois-mâts, dont la voilure déchirée flotte à tout vent. À son bord, des marins appellent au secours dans cent langues différentes : ce sont les noyés du jour sur toutes les mers. Il porte, dit-on, un pavillon noir baissé. Il transporte les âmes de ceux qui n'ont jamais trouvé de sépulture.

L'homme de barre

C'est le détail le plus glaçant du récit, parce qu'il est nominatif. À l'île de Sein, l'homme de barre du Bag Noz est le dernier noyé de l'année. À Audierne, c'est le premier mort de l'année. Il ne reste capitaine qu'un an, puis cède sa place au suivant.

Paul Sébillot rapporte le cas d'une femme dont le mari avait disparu en mer sans que son corps soit retrouvé. Un jour que le Bag Noz passait tout près d'une pointe de l'île, elle l'aperçut : il tenait la barre.

Ne pas le suivre

Le bateau se montre quand un sinistre doit se produire aux environs. Il apparaît à la tombée de la nuit, sous une forme indécise, et son équipage pousse des cris à fendre l'âme. Il semble à la dérive, abandonné, toutes voiles dehors. Si les marins veulent l'aborder, il s'éloigne doucement — et les entraîne toujours plus loin.

Les pêcheurs avertis ne le suivent pas. Ils font un signe de croix et rentrent au port.

Le Bag Noz, le bateau de nuit en dix lignes

Fiche d'identité de l'épisode « Le Bag Noz, le bateau de nuit ».
NomLe Bag Noz
Traduction« Bateau de nuit » ou « barque de nuit », du breton bag (bateau) et noz (nuit)
VariantesBag-Noz, Bag Nez
TypeNavire fantôme et psychopompe
RégionBretagne — littoral de Basse-Bretagne
Lieux d'attestationÎle de Sein, Audierne, Raz de Sein
Équivalent terrestreKarr an Ankou, la charrette de l'Ankou
Homme de barreLe dernier noyé de l'année (île de Sein) ou le premier mort de l'année (Audierne). Mandat d'un an.
ApparenceTrois-mâts à la voilure déchirée, pavillon noir baissé, forme indécise à la tombée de la nuit
ÉquipageLes noyés du jour, appelant au secours en cent langues
PrésageSon apparition annonce un sinistre prochain
ProtectionLe signe de croix ; ne jamais chercher à l'aborder
Antécédent antiqueProcope, au VIᵉ siècle, rapporte que les pêcheurs de la Gaule faisant face à la Bretagne étaient chargés d'y passer les âmes, et exemptés d'impôt à ce titre

D'où vient la légende ?

Le Bag Noz est probablement l'un des plus anciens motifs du folklore breton, et il est possible d'en dater l'antériorité au christianisme avec une source sérieuse : au VIᵉ siècle, Procope rapporte que les pêcheurs de la Gaule située face à la Bretagne étaient chargés de passer les âmes vers l'île, et exemptés d'impôt à ce titre. Le motif du passeur d'âmes par voie d'eau est attesté avant que l'Ankou ne prenne son nom.

On retrouve derrière lui une croyance très répandue : les âmes séparées du corps ne peuvent franchir un cours d'eau sans une barque ou un pont. C'est ce qui explique l'usage, longtemps attesté, de placer une pièce de monnaie dans la main du défunt — le salaire du batelier. Le Charon grec et le Bag Noz breton tirent leur revenu du même geste.

Le trait spécifiquement breton, et selon les folkloristes le plus fort, est le mandat annuel. Le passeur n'est pas une créature : c'est un mort de l'année, désigné par la chronologie. À l'île de Sein, le dernier noyé prend la barre ; à Audierne, le premier mort. Cela signifie que le navire des morts est piloté par quelqu'un que le village a connu, dont on peut dire le nom. La communauté ne regarde pas passer un mythe : elle regarde passer son voisin. C'est ce qui rend le récit de Sébillot — la veuve reconnaissant son mari à la barre — insoutenable plutôt que pittoresque.

Reste la fonction pratique. Dans une société où l'on mourait en mer sans corps à enterrer, le Bag Noz résout un problème réel : il donne une destination aux disparus. Le deuil sans sépulture est le plus difficile ; la légende fournit un navire.

Sur les traces du Bag Noz, le bateau de nuit : Île de Sein

Où voir — L'île de Sein et le Raz de Sein, où la légende est la plus densément attestée.

À visiter — L'île de Sein (accessible par vedette depuis Audierne, Camaret ou Brest) ; la pointe du Raz ; Audierne.

Lieux liés — Raz de Sein · Audierne · Littoral de Basse-Bretagne

Emplacement de la légende : Île de Sein, Bretagne, coordonnées 48.0367 N, -4.8517 E.

Île de Sein, Bretagne — 48.0367 N, -4.8517 E.

Sources

L'épisode « Le Bag Noz, le bateau de nuit » a été écrit à partir des sources suivantes.

  1. Anatole Le Braz — La Légende de la mort chez les Bretons armoricains, 1893. Description du Bag Noz comme trois-mâts à la voilure déchirée.
  2. Paul Sébillot — Récits du Bag-Noz à l'île de Sein et à Audierne. Source du témoignage de la veuve reconnaissant son mari à la barre.
  3. Procope de Césarée, VIᵉ siècle. Mention des pêcheurs gaulois chargés de passer les âmes, exemptés d'impôt.
  4. Claude Seignolle — Contes, récits et légendes des pays de France, Presses de la Renaissance

Texte et narration : Louis Brach · Épisode publié le · Page mise à jour le

Questions fréquentes sur Le Bag Noz, le bateau de nuit

Qu'est-ce que le Bag Noz ?

Le Bag Noz, « bateau de nuit » en breton, est le navire des morts du folklore maritime breton. Il recueille les âmes des noyés et des marins privés de sépulture, et assure en mer la fonction que la charrette de l'Ankou remplit sur terre.

Qui pilote le Bag Noz ?

Un mort de l'année, pour un mandat d'un an. À l'île de Sein, la tradition désigne le dernier noyé de l'année ; à Audierne, le premier mort de l'année. Le passeur est donc quelqu'un que la communauté a connu vivant.

À quoi ressemble le Bag Noz ?

Anatole Le Braz le décrit comme un vaste trois-mâts à la voilure déchirée, pavillon noir baissé, apparaissant sous une forme indécise à la tombée de la nuit. Son équipage pousse des cris à fendre l'âme.

Que signifie l'apparition du Bag Noz ?

Elle annonce un sinistre prochain aux environs. Les pêcheurs avertis ne cherchent jamais à l'aborder : le navire semble à la dérive mais s'éloigne dès qu'on l'approche, entraînant les imprudents toujours plus loin en mer.

Quel est le lien entre le Bag Noz et l'Ankou ?

Le Bag Noz est le véhicule maritime de l'Ankou, l'ouvrier de la mort dans la tradition bretonne. Sur terre, l'Ankou conduit karr an Ankou, une charrette aux essieux grinçants ; en mer, il tient la barre du bateau de nuit.

Cette légende est-elle antérieure au christianisme ?

Probablement. Au VIᵉ siècle, Procope rapporte que les pêcheurs de Gaule faisant face à la Bretagne étaient chargés d'y passer les âmes et exemptés d'impôt à ce titre. Le motif du passeur par voie d'eau précède donc la figure de l'Ankou.

Où écouter

Légendes de France est disponible gratuitement sur les plateformes suivantes, et sur toute application acceptant un flux RSS.

Ou directement par le flux RSS de Légendes de France, à coller dans l'application de votre choix.