Contes armoricainsBretagne · Tréguier · 6 min 15

Saint Tugdual, le pape breton — la légende de la colombe du conclave

Un moine gallois en prière à Saint-Pierre de Rome, une colombe qui se pose, et un conclave qui croit voir un signe.

Illustration de l'épisode Saint Tugdual, le pape breton, série Contes armoricains

En bref

Saint Tugdual est un moine venu de Grande-Bretagne qui fonda le monastère de Lan Trecor, à l'origine de Tréguier, et devint l'un des sept saints fondateurs de la Bretagne. Une tradition, contestée dès le XVIIIᵉ siècle, veut qu'il ait été élu pape à Rome sous le nom de Léon V Britigena après qu'une colombe se soit posée sur lui pendant le conclave. Il en tire son surnom breton de Pabu, « pape ».

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11 — Saint Tugdual, le pape breton (Contes armoricains)

Contes armoricains · Saison 6, épisode 11 · 6 min 15

« Le plus grand combat n'est pas contre la nature sauvage ; il est contre la tentation du pouvoir… »

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La légende de Saint Tugdual, le pape breton

Le moine du Jaudy

Tugdual arrive de Grande-Bretagne — du Devonshire selon certaines sources, du pays de Galles selon d'autres — accompagné de moines et de membres de sa famille, dont sa mère, sainte Pompée. Il fonde l'abbaye de Lann-Pabu dans le Léon, à Trébabu, où il retrouve des émigrés du Devonshire fuyant l'invasion des Angles. Puis il remonte vers le nord et fonde, à l'embouchure du Jaudy, le monastère de Lan Trecor — Landreger en breton — qui donnera son nom à Tréguier et aux Trécorois. Faiseur de paix, aimé de ses ouailles, il doit pourtant fuir les persécutions de Conomor, l'usurpateur du royaume de Domnonée — et c'est poussé par la foi qu'il entreprend le plus grand des pèlerinages : prier sur le tombeau de saint Pierre, à Rome.

Il y accomplit les miracles attendus : guérisons de boiteux, de sourds, d'aveugles, de paralytiques. Il ressuscite un mort. Il fait jaillir une fontaine auprès d'une dame qui lui avait donné à boire. Et il commande à un dragon qui terrifiait la vallée de Tréguier de se jeter dans la mer — en lui passant l'étole autour du cou et en le tirant jusqu'à une pointe rocheuse, exactement comme saint Paul Aurélien à l'île de Batz.

Rome

Puis vient l'épisode qui a fait sa réputation. Tugdual se rend à Rome. La tradition veut qu'il y arrive le jour même de la mort du pape Vigile, soit le 7 juin 555. Le lendemain, il assiste aux obsèques avec tout le peuple. L'office terminé, le clergé et la foule se mettent en prière pour que Dieu pourvoie l'Église d'un digne pasteur.

Rome éblouit le moine des forêts : basiliques dorées, statues des anciens empereurs, marbres brillant sous un soleil que la Bretagne ne connaît pas. Agenouillé dans la basilique Saint-Pierre, la tête basse, il prie avec la foule. Une colombe d'une blancheur éclatante descend alors du dôme, plane au-dessus des prélats en habits somptueux, ignore les nobles et les puissants, et se pose doucement sur l'épaule du Breton aux vêtements usés.

Le refus, ou le pontificat

Ici, les versions se séparent. Selon l'une, on l'enlève de force pendant qu'il prie, on le présente devant l'autel et on l'installe sur le trône apostolique sous le nom de Léon Breton, malgré ses protestations d'être un étranger ; il règne quelques années, puis l'âge et la mélancolie de son évêché le poussent à abdiquer. Selon l'autre, sa modestie monastique lui fit refuser la charge. Selon une troisième, il régna deux ans avant qu'un cheval blanc ne le ramène par les airs à Tréguier. Dans tous les cas, son cœur n'est pas dans les palais de marbre, et les Romains, frappés par tant d'humilité, le laissent repartir.

Une hymne trégorroise garde la trace de l'élection : In Papam eligitur, nuta Deitatis, Tugdualus…

Le retour au Jaudy

Pendant que Tugdual marchait sur les routes pavées de Rome, son monastère souffrait. En l'absence du guide, querelles et calamités s'étaient abattues sur Tréguier : les seigneurs avaient repris leurs guerres, les familles se déchiraient, certains reniaient leur foi, les récoltes pourrissaient et une maladie frappait le bétail.

Le miracle du retour n'a rien de spectaculaire. Au moment même où le navire de Tugdual accoste à l'embouchure du Jaudy, le vent des querelles tombe. Les épées regagnent leurs fourreaux, les malades s'apaisent, les calamités cessent. Sans tiare ni trône, la seule présence du saint a ramené la paix — fidèle à la béatitude : « Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu. »

Saint Tugdual, le pape breton en dix lignes

Fiche d'identité de l'épisode « Saint Tugdual, le pape breton ».
NomSaint Tugdual
VariantesPabu, Paban, Tudy, Tudec, Tual, Tutual, Tudal, Tudgual, Tugduval, Tuzoual ; Tutwal en Angleterre
Signification de Pabu« Pape » en vieux breton (pab en breton moderne), surnom lié à la légende du pontificat
TypeVie de saint, légende de pontificat
RégionBretagne — Trégor (Côtes-d'Armor)
OrigineGrande-Bretagne — Devonshire ou pays de Galles selon les sources. Sa mère est sainte Pompée.
FondationsAbbaye de Lann-Pabu à Trébabu (Léon) ; monastère de Lan Trecor, à l'origine de Tréguier
ÉpiscopatÉvêque vers 540-542 selon les sources
MiraclesGuérisons de boiteux, sourds, aveugles et paralytiques ; résurrection d'un mort ; jaillissement d'une fontaine ; soumission d'un dragon dans la vallée de Tréguier, lié de l'étole et précipité à la mer
Légende du pontificatÉlu pape sous le nom de Leo V Britigena après qu'une colombe se soit posée sur lui pendant le conclave. Arrivée à Rome datée du 7 juin 555, jour de la mort du pape Vigile.
Statut de cette légendeCONTESTÉE. Dom Lobineau (1725) la qualifiait de « fable qui n'avoit eu cours que parmi la populace ». André-Yves Bourgès (2010) l'infirme également.
AttributsLa colombe ; la tiare papale
Fête30 novembre
StatutL'un des sept saints fondateurs de la Bretagne, étape du Tro Breizh à Tréguier

D'où vient la légende ?

Une légende démentie, et qui a gagné quand même. C'est le cas le plus intéressant de la série pour qui s'intéresse à la mécanique des traditions. Le pontificat de Tugdual est rejeté par les érudits depuis trois siècles. Dom Lobineau, en 1725, le qualifiait sans ménagement de « fable qui n'avoit eu cours que parmi la populace ». André-Yves Bourgès l'a de nouveau infirmé en 2010. Aucun pape Léon V n'a régné au VIᵉ siècle.

Et pourtant la légende a laissé des traces matérielles partout. L'église Saint-André de Tréguier porte un écusson des armes de Tugdual timbré d'une tiare papale. Le saint est représenté avec la tiare sur la tête. Surtout, il est appelé en breton Sant Pabu ou Papu — et l'on trouve en Bretagne un grand nombre d'églises et de chapelles dédiées à Tugdual sous ce nom : Land-Pabu, Tré-Pabu, Loc-Pabu, Ker-Pabu, Mouster-Pabu. Après lui, note une source, tous les évêques de Bretagne seront désignés par le terme pabu.

Le sens caché. Il faut se demander ce que cette légende faisait. Une Bretagne qui se dote d'un pape est une Bretagne qui affirme son autonomie religieuse. Ce n'est pas un hasard si la même région a mené, avec Nominoë en 848, un combat concret pour échapper à la juridiction du métropolitain de Tours. La fable du pape breton et la revendication du pallium par Dol relèvent du même mouvement : l'Église de Bretagne veut relever de Rome directement. La légende n'est pas naïve, elle est politique.

Le dragon dupliqué. Le récit du dragon de Tugdual est presque mot pour mot celui de Paul Aurélien : l'étole passée au cou, la bête menée jusqu'à une pointe rocheuse, précipitée dans la mer. Cette duplication n'est pas un défaut mais un indice : les hagiographes bretons puisaient dans un stock commun de motifs, et le dragon lié par l'étole en était le plus efficace. On le retrouve, à l'identique, chez saint Clément de Metz avec le Graoully — ce qui relie cette page à la partie lorraine du corpus.

L'étymologie discutée. Le nom Pabu a probablement été un cas, généralement le génitif, de Papa. Tudy et Tudec seraient des formes hypocoristiques de Tugdual. L'étymologie du nom Tugdual lui-même n'est pas établie avec certitude : les sens parfois avancés ne reposent sur aucune étude philologique de référence.

Sur les traces de Saint Tugdual, le pape breton : Tréguier

Où voir — La cathédrale Saint-Tugdual de Tréguier, construite de 1339 à 1435, avec son cloître gothique (1450-1479), l'un des plus beaux de Bretagne. Elle conserve des reliques et une statue du saint. Il subsiste de la cathédrale antérieure la tour romane dite tour d'Hasting.

À visiter — Tréguier, capitale historique du Trégor ; l'embouchure du Jaudy ; Trébabu dans le Léon, site de l'abbaye de Lann-Pabu ; la commune de Saint-Tugdual dans le Morbihan.

Lieux liés — Embouchure du Jaudy · Lann-Pabu, Trébabu (Léon) · Basilique Saint-Pierre de Rome

Emplacement de la légende : Tréguier, Bretagne, coordonnées 48.7864 N, -3.2306 E.

Tréguier, Bretagne — 48.7864 N, -3.2306 E.

Sources

L'épisode « Saint Tugdual, le pape breton » a été écrit à partir des sources suivantes.

  1. Albert Le Grand — Les Vies des Saints de la Bretagne Armorique, 1636. Confirme l'appellation Sant Pabu et rapporte la légende du pontificat.
  2. Dom Guy-Alexis Lobineau — Les Vies des Saints de Bretagne, 1725. Qualifie la légende du pontificat de « fable qui n'avoit eu cours que parmi la populace ».
  3. André-Yves Bourgès — Travaux sur l'hagiographie bretonne, 2010. Infirme également la légende du pontificat.
  4. Base des sanctuaires (AIBL) — Fiche du sanctuaire Saint-Tugdual (Tro Breiz). sanctuaires.aibl.fr — synthèse critique des trois Vitae et de la tradition.
  5. Bernard Merdrignac — Les saints bretons entre légendes et histoire, Presses universitaires de Rennes, 2008

Texte et narration : Louis Brach · Épisode publié le · Page mise à jour le

Questions fréquentes sur Saint Tugdual, le pape breton

Saint Tugdual a-t-il vraiment été pape ?

Non. La légende du pontificat sous le nom de Léon V Britigena est rejetée par les érudits depuis longtemps : Dom Lobineau la qualifiait en 1725 de fable populaire, et André-Yves Bourgès l'a de nouveau infirmée en 2010. Aucun pape Léon V n'a régné au VIᵉ siècle.

Pourquoi appelle-t-on saint Tugdual le pape breton ?

En raison de la légende de la colombe : arrivé à Rome le jour de la mort du pape Vigile, il aurait été désigné pour le trône apostolique lorsqu'une colombe se posa sur lui pendant le conclave. D'où son surnom breton de Pabu, « pape ».

Qui était saint Tugdual ?

Un moine venu de Grande-Bretagne au VIᵉ siècle, accompagné de sa mère sainte Pompée. Il fonda l'abbaye de Lann-Pabu dans le Léon puis le monastère de Lan Trecor, à l'origine de Tréguier, et devint évêque vers 540-542.

Que signifie le nom Pabu ?

Pabu signifie « pape » en vieux breton — pab en breton moderne. Le surnom lui fut donné à la suite de la légende du pontificat. De nombreuses églises bretonnes lui sont dédiées sous ce nom : Land-Pabu, Tré-Pabu, Loc-Pabu, Ker-Pabu, Mouster-Pabu.

Saint Tugdual a-t-il affronté un dragon ?

Ses Vitae rapportent qu'il commanda à un dragon terrifiant la vallée de Tréguier de se jeter dans la mer, après lui avoir passé son étole autour du cou. Le récit est presque identique à celui de saint Paul Aurélien à l'île de Batz.

Où voir les reliques de saint Tugdual ?

À la cathédrale Saint-Tugdual de Tréguier, construite de 1339 à 1435 et dotée d'un cloître gothique édifié de 1450 à 1479. On y voit aussi une statue du saint et, à l'église Saint-André, un écusson de ses armes timbré d'une tiare papale.

Quand fête-t-on saint Tugdual ?

Le 30 novembre. Tréguier, capitale historique du Trégor, est l'une des sept étapes du Tro Breizh, le pèlerinage qui relie les cités des sept saints fondateurs de la Bretagne.

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